La compétitivité à l’allemande est « relationnelle »

Si vous pensez que le numérique est l’affaire des start-ups ; ou que la digitalisation consiste à rajouter une couche d’automates, de robots ou d’applications intelligentes aux chaînes de production classiques ; si vous croyez qu’ « Industrie 4.0 » n’est qu’un slogan, alors lisez de toute urgence Industrie 4.0, les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand. Derrière ce titre un peu rébarbatif se cache en effet une passionnante analyse des transformations à l’œuvre outre-Rhin. Le propos n’est pas de savoir si l’Allemagne fait mieux que la France, mais de mettre en lumière certains aspects dont nous pourrions éventuellement nous inspirer, précisent d’emblée les deux auteurs.

Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz fondateurs de Kohler Consulting & Coaching et fins connaisseurs du tissu industriel allemand, s’appuient sur une soixantaine d’entretiens menés depuis 2013 auprès de chefs d’entreprises et d’autres acteurs de l’écosystème industriel germanique pour dresser leur état des lieux. De cette riche matière abondamment illustrée par des exemples se dégagent quelques lignes de force. La principale est sans doute ce que les auteurs appellent la « compétitivité relationnelle ».

La compétitivité relationnelle, « c’est la capacité à décloisonner, à créer des partenariats avec la concurrence, à développer des collectifs innovants dans une relation d’interdépendance avec les clients », écrivent Kohler et Weisz. Un des principaux enjeux concerne la capacité des usines à produire en temps réel des biens personnalisés au même coût que produits de masse. Et cela dans les secteurs B2B aussi bien que B2C. L’exemple le plus parlant est celui d’Adidas et de son concept de « Store Factory », autrement dit de fabrication sur-mesure, à l’unité et à la demande, de chaussures de sport, dans des camions-usines (page 48). Ces unités de production mobiles sont conçues pour tenir dans un camion 38 tonnes ultra robotisé, qu’on peut déplacer au plus près des consommateurs. Les équipes d’Adidas ont travaillé sur l’unité prototype chez un de leurs sous-traitants, avec des ingénieurs de Johnson Controls (automobile), de KSL Keilmann, spécialiste de la conception de chaînes robotisées et de deux instituts de recherche dont l’un relève du secteur textile.

Des projets qui partent des besoins

« Le projet Industrie 4.0 vise ni plus ni moins à dessiner les contours d’une 4ème révolution industrielle portée par la vision d’une mise en réseau de tous les éléments du processus de production pour construire l’usine ultra-connectée du futur, baptisée integrated industry, smart factory ou encore digital factory, » écrivent les auteurs. La révolution technologique va donc de pair avec de nouveaux modes d’organisation, une reconfiguration complète des chaînes de valeur et l’émergence de nouveaux modèles d’affaires, dont la pertinence repose sur la fameuse « compétitivité relationnelle ».

Il n’est plus temps de se demander sur les robots vont remplacer les humains, si on assiste ou pas à une vraie révolution industrielle ou si « Industrie du Futur » est plus ou moins pertinent qu’Industrie 4.0. Pragmatiques, nos voisins allemands se sont lancés il y a déjà cinq ans dans l’expérimentation à tous les niveaux. Ils décloisonnent, pratiquent l’innovation ouverte, créent des démonstrateurs pour explorer et trouver des solutions ensemble. La démarche n’est pas « descendante », du haut vers le bas. La majorité des 80 démonstrateurs issus du programme Industrie 4.0 sont d’ailleurs pilotés par des ETI, pas par les grands groupes. Un des nombreux signes qui indiquent que les temps changent.

Industrie 4.0, les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand. Dorothée Kholer et Jean-Daniel Weisz, Paris, 2016, la Documentation française, 176 pages, 22 euros.